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La première chose que j’ai remarquée, c’est que Léa était en retard.
J’ai noté l’information sans y attacher d’émotion particulière. Certaines personnes arrivent en retard par désinvolture, d’autres par stratégie. Je ne savais pas encore dans quelle catégorie elle se situait.
Elle est entrée en secouant son manteau mouillé – il pleuvait dehors, cette pluie fine et froide d’hiver.
Je ne lui ai pas fait remarquer. Je me suis levé à moitié quand elle s’est approchée de la table – geste automatique, vieille éducation – et j’ai souri.
Elle s’est glissée sur la chaise en face de moi, a posé un livre écorné sur la table – Beloved de Toni Morrison, les pages gonflées comme si elle l’avait lu dans son bain – et m’a regardé comme si nous étions déjà au milieu d’une conversation.
Ses yeux étaient d’un bleu profond qui virait au gris selon la lumière. Elle occupait l’espace avec une aisance tranquille, comme si chaque geste avait été validé à l’avance.
Elle m’a scanné rapidement – mes mains sur la table, ma chemise blanche aux manches retroussées, mon visage. Une évaluation complète en trois secondes.
Comme si j’avais passé un test dont je ne connaissais pas les critères – et contre toute attente, cette idée me plaisait.
Puis elle a souri, juste un coin de lèvre qui s’est relevé.
Ma poitrine s’est serrée.
— Le problème avec les gens, a-t-elle dit sans préambule, c’est qu’ils confondent gentillesse et faiblesse.
J’ai cligné des yeux.
— Bonjour ?
— Bonjour.
Ce sourire à nouveau.
Elle avait des cheveux châtain clair, bouclés, attachés n’importe comment en un chignon flou dont des mèches s’échappaient dans tous les sens. Pas de maquillage, ou peut-être juste assez pour que je ne puisse pas le deviner. Un pull trop grand qui cachait entièrement sa silhouette, sauf quand elle a levé le bras pour commander un café – j’ai aperçu la courbe de sa taille, la peau nue entre son pull et son jean.
Un frisson m’a parcouru.
— Je suis venue parce que Sophie a insisté, a-t-elle continué. Elle dit que tu es « intéressant ». Elle utilise ce mot pour les gens qu’elle trouve tristes mais attachants.
— Je ne suis pas sûr d’être flatté.
— Tu ne devrais pas l’être.
Elle a ouvert son livre à une page cornée, m’a regardé par-dessus.
— Mais bon, moi aussi je suis venue, alors peut-être que nous sommes deux personnes tristes et attachantes qui boivent du café un jeudi après-midi.
Sa voix oscillait entre l’ironie et la tendresse, comme si elle voyait à travers toutes les performances sociales et trouvait ça touchant plutôt qu’agaçant.
— Tu lis toujours pendant les rendez-vous arrangés ?
— Ce n’est pas un rendez-vous, mais oui.
Elle a levé les yeux vers moi.
— Si la conversation est ennuyeuse, j’ai Morrison. Si elle est intéressante, je range le livre. C’est un système équitable.
— Et si je trouve ça insultant ?
— Alors tu es probablement trop fragile pour moi.
Elle a dit ça sans cruauté, comme un fait.
J’ai ri. Je n’ai pas pu m’en empêcher.
Le livre est resté fermé pendant deux heures.
On a parlé de tout. Elle restaurait des manuscrits anciens avec une patience que je ne pourrai jamais avoir. On a parlé de nos passions, nos loisirs, de ce qu’on aimait dans la vie. De Paris et de comment on pouvait y vivre dix ans sans jamais vraiment la connaître.
Elle parlait avec ses mains, faisant des gestes amples et expressifs. Des mèches tombaient de son chignon et elle les repoussait derrière son oreille d’un geste automatique, encore et encore. À un moment, elle a ri si fort qu’elle a renversé un peu de café sur la table. Elle s’est excusée en riant, pas vraiment gênée… vivante.
Je l’écoutais vraiment – chaque mot, chaque inflexion, la façon dont sa voix changeait quand elle parlait de choses qui comptaient pour elle.
À un moment, elle a posé sa main sur la table pour attraper sa tasse et j’ai vu qu’elle portait une montre d’homme, trop grande, qui glissait sur son poignet.
— C’était à mon grand-père, a-t-elle dit en voyant que je la regardais. Il est mort quand j’avais quinze ans. C’est tout ce que j’ai gardé de lui.
— Elle te va bien.
— Elle est ridicule, beaucoup trop grande.
— Je maintiens.
Elle a rougi un peu, mais je l’ai vue.
Quand elle s’est levée pour partir, elle a glissé le livre dans son sac en toile et m’a regardé d’une manière nouvelle – comme si elle venait de prendre une décision.
— Tu veux voir quelque chose ? a-t-elle demandé.
— Maintenant ?
— Oui, maintenant. Après, ce sera trop tard. La lumière ne sera plus bonne.
Je ne savais même pas de quoi elle parlait mais j’ai payé les cafés et je l’ai suivie.
Elle marchait vite et j’ai dû allonger le pas pour la suivre, ce qui n’arrive pas souvent – je fais un mètre quatre-vingt-cinq et la plupart des gens marchent trop lentement pour moi. Mais elle, non. Elle filait dans les ruelles du quartier latin avec une détermination tranquille, tournant dans des passages que je ne connaissais pas malgré dix ans à Paris.
On a fini dans une impasse étroite où quelqu’un avait installé un jardin vertical sauvage – plantes grimpantes, pots suspendus, lierre en cascade.
— Là, a-t-elle dit en pointant du doigt.
Entre les plantes, des pages de livres. Jaunies, anciennes, qui tremblaient dans le vent.
— Quelqu’un remplace les pages toutes les semaines, a-t-elle murmuré. Depuis trois ans je viens vérifier parfois.
— Toutes les semaines ?
— Quand je peux.
Le soleil traversait les pages translucides, créant des ombres de mots sur le mur. C’était beau d’une manière étrange, mélancolique.
— Pourquoi tu me montres ça ?
Elle m’a regardé, et pour la première fois j’ai vu un côté vulnérable passer sur son visage.
— Parce que les gens qui comprennent pourquoi c’est beau… il n’y en a pas beaucoup.
— C’est quelqu’un qui refuse que les mots meurent, ai-je dit peu à peu. Nourris par la pluie, le soleil, lus par les passants ou par personne. C’est…
— Obsessionnel, a-t-elle complété avec un sourire. Magnifiquement, stupidement obsessionnel.
On est restés là peut-être dix minutes, en silence. Le bruit du vent dans les pages et nos épaules qui se touchaient presque.
Puis elle a dit :
— J’ai du vin chez moi, mauvais mais honnête, et une terrasse où on peut regarder le soleil se coucher, si tu veux continuer cette conversation.
J’ai hésité. Pas parce que j’hésitais vraiment – mais parce que quelqu’un qui n’hésite pas du tout aurait semblé trop pressé.
— Ou pas, a-t-elle ajouté aussitôt. Je ne fais pas ça d’habitude, inviter des quasi-inconnus. Mais…
Elle a haussé les épaules.
— Tu as passé le test du jardin. Et Sophie me tuerait si je te laissais partir sans au moins essayer d’être normale socialement.
— En m’invitant chez toi après deux heures ?
— J’ai dit « essayer ».
Ce sourire en coin est revenu.
— Zéro pression, zéro sous-entendu. Je n’ai pas envie que cette journée se termine maintenant.
Cette dernière phrase, elle l’a dite plus bas. Presque malgré elle.
— D’accord. Allons-y.
On a marché encore dix minutes. Cinquième étage sans ascenseur. Elle montait les marches deux par deux devant moi. J’ai essayé de ne pas regarder ses hanches qui bougeaient sous son jean. J’ai échoué.
— Je te préviens, a-t-elle dit en cherchant ses clés, c’est petit et en désordre, et il y a des livres partout. Vraiment partout.
Elle n’exagérait pas.
L’appartement n’était pas très grand – une vaste pièce de vie et la chambre en mezzanine – mais chaque surface disparaissait sous des piles de livres. Sur le radiateur, la table basse, même le rebord de la fenêtre. L’odeur de vieux papier et de colle mêlée à une odeur d’épices – encens peut-être.
Dans un coin près de la fenêtre, un établi encombré de pinceaux, de pots de colle, de feuilles d’or : son atelier.
Je suis resté un moment immobile, essayant de comprendre l’ordre dans ce chaos. Ce n’était pas du désordre. C’était une organisation intime, personnelle. Une logique qui n’appartenait qu’à elle.
— La terrasse ?
Elle ouvre une porte-fenêtre sur un balcon minuscule, puis disparaît dans la cuisine.
De retour avec deux verres et une bouteille sans étiquette.
— Cadeau d’un client. Il fait son vin lui-même en Ardèche.
On a trinqué. C’était… intéressant, acide et un peu sauvage.
— Verdict ?
— Honnête, comme tu avais dit.
Elle a ri. Un vrai rire.
On s’est assis côte à côte sur le balcon, épaules qui se touchaient presque. Le ciel virait à l’orange. Paris s’étendait en contrebas.
J’ai réalisé que je ne voulais être nulle part ailleurs.
— À quoi tu penses ? a-t-elle demandé.
— À ta bouche. J’ai envie de t’embrasser.
Je l’ai dit en la regardant droit dans les yeux, sans sourire pour atténuer.
Le silence n’a duré qu’une seconde mais il m’a semblé infini.
Elle n’a pas détourné le regard. N’a pas ri nerveusement. N’a pas fait semblant de ne pas avoir entendu.
Elle a incliné la tête, comme si elle examinait cette déclaration sous tous les angles.
Puis elle a regardé ma bouche. Une seconde. Mais je l’ai vue.
Ma respiration s’est suspendue.
— C’est dangereusement honnête, a-t-elle dit finalement, sa voix plus basse.
— Tu as dit que le vin était honnête. J’essaie de suivre le thème.
— Mmh.
Elle a pris son verre.
— Et si je te disais que moi aussi j’y pense depuis qu’on est montés ?
Ma gorge s’est serrée.
— Je dirais… Pourquoi on est encore en train de parler ?
Elle a souri. Pas son sourire habituel, mais un sourire plus ouvert, plus vulnérable.
— Parce que, a-t-elle murmuré en se penchant vers moi, j’aime bien que les choses durent un peu.
Elle était si proche maintenant que je pouvais sentir son parfum – papier ancien et vanille – et voir les reflets changeants dans son regard.
Sa main a trouvé la mienne sur le rebord du balcon. Ses doigts frais contre les miens.
— Mais pas trop longtemps non plus.
Et elle m’a embrassé.
Doucement d’abord. Presque une question. Ses lèvres étaient fraîches, le vent les avait gercées légèrement.
Ma main a trouvé sa nuque. Ses cheveux étaient plus doux que je ne l’avais imaginé. Un petit bruit est monté du fond de sa gorge et tout s’est effacé autour de nous.
J’ai approfondi le baiser. Elle a répondu avec la même intensité. Sa main a quitté la mienne pour venir se poser sur ma poitrine.
Quand elle s’est écartée, on était tous les deux à bout de souffle.
Elle a souri contre mes lèvres.
— Le soleil se couche.
— Je sais.
— On devrait rentrer.
— Probablement.
Mais on est restés là un moment. Nos fronts qui se touchaient. Nos mains entrelacées. Paris qui s’allumait en contrebas.
Finalement, elle a frissonné.
— J’ai froid maintenant.
On est rentrés. Elle a refermé la porte-fenêtre et on s’est retrouvés debout dans son petit appartement, face à face, avec cette tension qui vibrait entre nous.
J’ai enlevé ma veste. L’ai posée sur le dossier d’une chaise.
— Quoi ?
— Rien.
Mais elle a souri. Ce petit sourire.
— Tu veux… rester un peu ? a-t-elle demandé. Je peux faire du thé. Ou te montrer le manuscrit sur lequel je travaille. Ou…
— J’aimerais bien rester.
— D’accord. Bien.
Elle est allée mettre de l’eau à chauffer. Je me suis assis sur son canapé – vieux, en velours vert bouteille, incroyablement confortable. Elle est revenue avec deux tasses fumantes et s’est assise à côté de moi. Pas collée, mais pas loin. La bonne distance.
— Raconte-moi quelque chose que personne ne sait sur toi, a-t-elle dit.
— Quelque chose que personne ne sait ?
— Oui. Un secret. Petit ou grand mais quelque chose de vrai.
J’ai réfléchi.
— Quand j’avais huit ans, j’ai construit une cabane dans le jardin de mes parents. J’avais tout planifié, fait des plans détaillés. Et quand elle a été finie, je n’y suis jamais allé. Pas une seule fois.
— Pourquoi ?
— Parce que tant qu’elle existait sans que je l’utilise, elle restait parfaite. Un projet parfait. Si j’y allais, elle deviendrait réelle. Et la réalité déçoit souvent.
Elle m’a regardé longtemps, scrutant mon visage.
— C’est triste comme histoire.
— Je sais.
— Mais aussi très touchant.
Elle a bu son thé.
— Mon tour. Quand j’avais douze ans, j’ai volé un livre dans une bibliothèque. Un vieux livre de poésie qui tombait en morceaux. Je me suis dit que je le sauverais, que je le restaurerais. Et je l’ai fait. Il m’a fallu deux ans.
— Tu l’as rendu, après ?
— Non. Je l’ai gardé. Il est quelque part ici.
Elle a fait un geste vague vers les piles.
— C’est pour ça que je fais ce métier, je crois. Pour racheter ce vol. Sauver autant de livres que je peux.
— C’est beau.
— Ou totalement névrosé.
— Les deux peut-être.
On a ri.
Les heures ont passé. On a parlé de nos familles, de nos peurs, de ce qu’on voulait faire de nos vies. Elle m’a montré un manuscrit du XVIIe siècle, expliqué comment elle reconstituait les pages, choisissait les bons papiers, les bonnes colles.
J’aimais ses mains quand elle manipulait ces pages fragiles. Délicates, précises, pleines de respect.
Vers minuit, elle a bâillé.
— Désolée. Je suis fatiguée.
— Je devrais y aller.
— Oui. Probablement.
Mais aucun de nous n’a bougé.
— Ou… a-t-elle dit posément. Tu pourrais rester. Juste pour dormir. J’ai un canapé.
— Le canapé sur lequel on est assis ?
— Oui. Enfin, sauf si…
Elle s’est arrêtée. A rougi un peu.
— Sauf si tu préfères dormir en haut. Avec moi. Mais vraiment dormir. C’est une règle que j’ai. Le premier soir, on dort uniquement.
J’ai hoché la tête. Cette règle avait un côté rassurant. Une progression douce.
— Pourquoi cette règle ?
— Parce que le sexe, c’est facile. Dormir à côté de quelqu’un, lui faire confiance dans cette vulnérabilité-là… c’est beaucoup plus dur. Et si on peut faire ça d’abord, alors le reste aura plus de sens.
— D’accord. Alors oui. J’aimerais dormir à côté de toi.
Elle a souri. Un sourire timide cette fois.
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Bien. Monte. Je vais me changer.
Je suis monté à l’échelle vers la mezzanine. Un matelas posé sur le plancher, draps blancs froissés, montagne d’oreillers. Une guirlande lumineuse au plafond donnait une lumière tamisée et dorée.
Elle est montée quelques minutes plus tard. T-shirt trop grand et short de pyjama. Cheveux détachés en masse de boucles autour de son visage.
— Tu peux te changer si tu veux, a-t-elle dit. Je te prête un t-shirt.
— Ça ira.
J’ai déboutonné ma chemise, dos tourné. L’ai enlevée.
J’ai entendu sa respiration changer.
— Tu gardes ton jean ? a-t-elle demandé, sa voix un peu plus basse.
Je me suis retourné. Elle regardait ailleurs.
— Ça te dérange ?
— Non. Je me demandais simplement.
J’ai déboutonné mon jean mais je l’ai gardé. Me suis allongé à côté d’elle dans le noir. La chaleur de son corps à quelques centimètres du mien…
— De quel côté tu dors ? a-t-elle murmuré.
— Aucune préférence.
— Moi je dors toujours à gauche.
— D’accord.
Elle a éteint la guirlande. Noir complet. Nos respirations et les bruits étouffés de Paris dehors.
— Bonne nuit, a-t-elle murmuré.
— Bonne nuit, Léa.
Dans l’obscurité, j’ai senti sa main chercher la mienne entre nous. Mais avant de la trouver, ses doigts ont effleuré mon torse nu. Elle s’est figée. Une fraction de seconde.
Puis sa main a trouvé la mienne et s’y est entrelacée.
— Désolée, a-t-elle murmuré.
— Pour quoi ?
— Rien.
Mais je savais.
Et elle savait que je savais.
On s’est endormis comme ça. Mains jointes. Cœurs qui battaient la chamade.
Une promesse silencieuse flottait entre nous – quelque chose qui ressemblait moins à un abandon qu’à une confirmation.
Pas ce soir.
Mais bientôt.
